« 7 juin 1846 » [source : BnF, Mss, NAF 16363, f. 135-136 ], transcr. Marion Andrieux, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.2187, page consultée le 06 mai 2026.
7 juin [1846], dimanche matin, 7 h. ¼
Quelle nuit, mon Victor adoré. J’ai cru que je n’en verrais jamais la fin. Ce matin tout semble bien mais mon pauvre cœur ne peut pas se fier à ces apparences si fugitives et si trompeuses. Hier au soir, le médecin m’a dit : Madame, votre enfant est plus mal qu’elle n’a jamais été. Tu penses ce que j’ai fait de ma nuit après un pareil avertissement. Depuis une heure environ qu’elle est tout à fait réveillée et depuis que je lui ai donné un remède, elle est très bien. Hélas ! combien cela durera-t-il ? J’ai la tête bien malade, mon Victor chéri. Je ne trouve de soulagement, de consolation et de force que dans ta douce et sainte pensée. Aussi, dès que j’ai une minute devant moi, je l’emploiea à m’épancher dans toi au risque de te fatiguer et de t’attrister de mes chagrins et de mes inquiétudes. Il est vrai que tu es si inépuisablement bon, si souverainement compatissant à toutes les douleurs humaines qu’il n’y a pas de danger de te trouver indifférent ou impatient dans le récit qu’on t’en fait. J’attends le médecin ce matin. J’attends aussi M. Pradier. Je serais d’avis de lui demander d’appeler une seconde fois M. Louis pour voir s’il n’y aurait pas quelque nouveau moyen de ranimer cette chère et malheureuse enfant. Pour moi il est évident que le médecin d’Auteuil craint de l’écarter du régime prescrit dans la consultation mais que de nouveaux accidents ont pu et dû modifier. Cependant, je l’attends avec impatience pour lui demander d’écrire à M. Louis1. J’espère qu’il ne s’y refusera pas. Ce sera pour moi une sorte de tranquillité d’esprit et de conscience. Cette nuit, dans les intervalles de tranquillité que le sommeil de cette pauvre enfant me laissaitb à travers ces rêvasseries lugubres qui tiennent le milieu entre la vie et la mort, je me rappelais les généreuses et admirables paroles que tu avais dites pour sauver ce pauvre malheureux fou2. Je demandais à Dieu, en échange de ton dévouement pour tout ce qui souffre, en souvenir de l’ange que tu as au ciel3, de me laisser ma fille, ma pauvre fille, mon seul et unique enfant. Ô je l’ai bien prié, va. S’il ne m’exauce pas, ce ne sera pas faute de l’avoir prié avec ce que j’ai de plus pur, de plus ardent et de plus saint dans le cœur, mon amour pour toi. Je t’attends aujourd’hui. J’espère que tu viendras. J’en ai tant besoin.
1 Claire était suivie par le Dr. Triger, le médecin de Juliette. Sa mère avait également fait appel au Dr. Louis qui avait soigné François-Victor, le troisième enfant de Victor Hugo, lors de sa maladie pulmonaire en 1842. Lorsqu’aucun de ces médecins ne pouvait se déplacer, on appelait un médecin d’Auteuil.
2 Le 5 juin, la Chambre des pairs condamne à la peine de mort Pierre Lecomte, accusé de tentative de meurtre sur le roi. Victor Hugo intervient en sa faveur.
3 Léopoldine, fille de Victor Hugo, morte à dix-neuf ans le 4 septembre 1843.
a « emploi ».
b « laissaient ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
sa fille Claire meurt de la tuberculose. Le père biologique, James Pradier, et le père adoptif, l’accompagnent dans ce deuil. Celui-ci libère Hugo du blocage qui l’empêchait de se rendre sur la tombe de Léopoldine, où il se rend pour la première fois depuis trois ans.
- 28 marsCrise nerveuse de Claire.
- 1er-5 juinHugo, à la Chambre des Pairs, participe au procès de Pierre Lecomte, auteur d’un attentat manqué contre le roi. Lecomte sera guillotiné.
- 2 juinJuliette et sa fille s’installent à Auteuil, 56 rue de la Fontaine, dans un appartement que leur loue Pradier. Il refuse de louer un appartement plus confortable pourtant disponible dans le même immeuble.
- 21 juinMort de Claire Pradier.
- 23 juinEnterrement de Claire Pradier au cimetière d’Auteuil.
- Juin-juilletVictor Vilain réalise un buste en terre cuite de Juliette.
- 11 juilletAprès la découverte des dernières volontés de Claire, son corps est exhumé et transféré au cimetière de Saint-Mandé.
- 1er-2 aoûtVictor Hugo et Juliette partent en excursion le samedi toute la journée, et le dimanche matin, et prennent le chemin de fer.
- 25-28 septembreSéjour en Normandie, à Caudebec et Villequier.
